La bibliomule de Cordoue, Wilfrid Lupano, Léonard Chemineau, Christophe Bouchard
Califat d'Al Andalus, Espagne. Année 976 Voilà près de soixante ans que le califat est placé sous le signe de la paix, de la culture et de la science. Le calife Abd el-Rahman III et son fils al-Hakam II ont fait de Cordoue la capitale occidentale du…
Califat d'Al Andalus, Espagne. Année 976
Voilà près de soixante ans que le califat est placé sous le signe de la paix, de la culture et de la science. Le calife Abd el-Rahman III et son fils al-Hakam II ont fait de Cordoue la capitale occidentale du savoir.
Mais al-Hakam II meurt jeune, et son fils n'a que dix ans.
L'un de ses vizirs, Amir, saisit l'occasion qui lui est donnée de prendre le pouvoir. Il n'a aucune légitimité, mais il a des alliés. Parmi eux, les religieux radicaux, humiliés par le règne de deux califes épris de culture grecque, indienne, ou perse, de philosophie et de mathématiques. Le prix de leur soutien est élevé : ils veulent voir brûler les 400 000 livres de la bibliothèque de Cordoue.
La soif de pouvoir d'Amir n'ayant pas de limites, il y consent.
La veille du plus grand autodafé du monde, Tarid, eunuque grassouillet en charge de la bibliothèque, réunit dans l'urgence autant de livres qu'il le peut, les charge sur le dos d'une mule qui passait par là et s'enfuit par les collines au nord de Cordoue, dans l'espoir de sauver ce qui peut l'être du savoir universel.
Rejoint par Lubna, une jeune copiste noire, et par Marwan, son ancien apprenti devenu voleur, il entreprend la plus folle des aventures : traverser presque toute l'Espagne avec une « bibliomule » surchargée, poursuivi par des mercenaires berbères.
Lisez la Bibliomule de Cordoue, c’est génial. Voilà.
Comment ça, vous n’êtes pas convaincu.e.s ? À ce stade, vous devriez me faire confiance.
Bon admettons, il faut vous convaincre. Eh bien tout d’abord, l’esthétique. L’ambiance orientale traditionnelle fait de cette BD un très bel ouvrage, qui mêle couleurs chaudes et couleurs froides de manière judicieuse et pertinente. Le trait dessine parfaitement l’atmosphère humoristique de l’histoire, sans entacher la réflexion intellectuelle et culturelle de celle-ci.
Parlons-en de cette réflexion intellectuelle et culturelle. Nous suivons dans cette BD, les destins de Tarid, un eunuque bibliothécaire, de Lubna, une esclave copiste et de Marwan, un voleur itinérant. Dans un contexte politique de la censure, Tarid, aidé de Lubna, vole les livres de la grande bibliothèque de Cordoue pour les sauver de la censure et des flammes. S’ensuit un voyage difficile pour les mettre à l’abris du vizir Muhammad Amir.
Accompagnés de Marwan, qui ne comprend pas tout à fait la quête que se sont assignée Lubna et Tarid, ces derniers tentent de lui faire comprendre la valeur et l’importance du savoir qui sommeillent dans ces pages de papier. Une très belle réflexion se dégage de cette œuvre, portant sur le conflit entre la soif de pouvoir et la liberté que permet le savoir cette possibilité d'échapper au joug de sa condition grâce à la connaissance et de liberté le peuple. De nombreux noms de grands savants sont cités, permettant au lectorat d’élargir sa culture littéraire, scientifique historique et philosophique dans le même temps. L’occasion également pour les personnages de grandir et de lier des liens forts entre eux.
Et comment ne pas parler du vrai personnage principal ? Cette incroyable mule ! Elle ne fait rien de bien particulier, mis à part refuser d’écouter qui que ce soit, tenter, dès que l’occasion se présente, de dévorer un merveilleux traité de mathématiques et de provoquer des arrêts cardiaques à nos trois protagonistes avec sa montagne de livres vacillante à chaque pas ! Elle apporte, sans mot dire, sans grand exploit, un je ne sais quoi tout particulier, qui fait tout le sel de cette histoire.
En conclusion, j’ai réellement passé de très belles heures de lecture avec cette belle BD, qui m’a fait passer du rire à l’effroi en passant par l’attendrissement.