Le Familier - Leigh Bardugo
Résumé éditeur : Le destin peut être changé. Les malédictions peuvent être brisées. Au XVIe siècle, à Madrid, Luzia Cotado utilise sa magie pour venir à bout de ses corvées de fille de cuisine. Quand la maîtresse de maison découvre ses pouvoirs, elle…


Résumé éditeur :
Le destin peut être changé. Les malédictions peuvent être brisées.
Au XVIe siècle, à Madrid, Luzia Cotado utilise sa magie pour venir à bout de ses corvées de fille de cuisine. Quand la maîtresse de maison découvre ses pouvoirs, elle y voit un moyen de redorer son image à la cour.
Mais les tours qu'elle exécute au plus grand plaisir des nobles deviennent un jeu dangereux pour Luzia lorsqu'elle attire l'attention d'Antonio Pérez, premier secrétaire du Roi. Ce dernier est prêt à tout pour offrir un avantage stratégique au souverain, encore sous le choc de sa défaite contre la reine Elizabeth d'Angleterre.
Luzia plonge alors dans un monde d'hommes de foi et d'escrocs aux côtés de Guillén Santángel, un être immortel à la sinistre réputation, qui l'aidera à parfaire sa magie. Terrifiée à l'idée que ses origines juives soient révélées à l'Inquisition, elle devra utiliser toute sa ruse si elle espère survivre aux intrigues de ce monde où la corruption se cache sous la moindre feuille d'or.
Est-ce que j'ai acheté ce livre dès sa sortie anglophone parce que je ne voulais pas attendre la traduction pour le lire ? Oui. Est-ce qu'en plus j'ai pris une édition reliée, avec jaspage, dorures et tout le tintouin ? Oui.
Est-ce que je l’ai fini en moins d’une semaine ? Oui. Est-ce que ce n'est que maintenant, bien ??? 1 an et demi après l'avoir terminé que je vous écris cette chronique ? Oui.
Est-ce que pourtant j’ai surkiffé ma grand-mère la théière en lisant ? Évidemment.
Si j'ai mis autant de temps à faire une chronique sur Le Familier, cette masterclass écrite par Leigh Bardugo, c'est parce que j'avais l'impression de n'avoir rien de pertinent à dire dessus ; que j'allais seulement paraphraser l'histoire alors que l'autrice avait déjà fait si magnifiquement le travail de conteuse. Et, il faut dire que j’ai mis une très très grosse semaine à mettre en page cette affaire.
Plutôt que de me lancer dans une énième diatribe sur la plume de Leigh Bardugo, sa capacité à créer des personnages et des intrigues profondes et complexes, et mon amour pour toutes les pages que cette femme noircit de son génie, je vais plutôt me focaliser sur les thématiques qu'elle aborde avec le Familier. (Mais sachez quand même que le livre est trop bien, et que ENFIN on a une tension sexuelle résolue, et en plus les diverses scènes sont bien écrites et très chouettes eheh).
Commençons par le commencement (c’est, après tout, toujours mieux) avec une petite mise en contexte. Dans ce roman, nous voilà plongées aux côté de Luiza, une jeune servante converta. Sa famille, juive, a dû renoncer à sa foi, à sa culture et à sa langue afin de pouvoir continuer à vivre en Espagne. Il ne reste plus à la jeune femme que sa tante, souvent bien occupée ailleurs. Luiza cependant garde en mémoire le peu de pratiques culturelles et rituelles héritées de sa communauté, et notamment une phrase magique lui permettant d’arranger tous les petits traquas du quotidien. Quand la femme pour qui elle travaille se rend compte de ces miracles, elle force Luiza à se donner en spectacle pour gravir les échelons sociaux. Afin de réussir dans cette entreprise, la patronne de Luiza se place elle-même sous le patronage d’un noble, qui envoie Santangel, homme redouté au service de puissante famille, comme professeur de magie. L’objectif est de l’exhiber à la Cour ; le Roi cherche en effet des faiseurs de miracles pour asseoir la puissance de l’empire chrétien espagnol.
Ca, c’est le résumé sans divulgâcher. Puisque la chronique va se centrer sur les thématiques du livre, le reste va être plein de spoils, genre, vraiment, vraiment, vraiment plein. Vous êtes prévenu(e)s.
Il s’agit donc d’un roman qui tire son univers de l’Espagne du XVIe s., à la fois à son âge d’or culturel mais également à celui de la montée en puissance de l’Inquisition espagnole. On y suit une jeune femme, Luiza, issue d’une famille juive séfarade (c’est-à-dire les juifs de la péninsule ibérique) qui a dû cacher sa foi - et sa magie - pour survivre dans cette Espagne post-Reconquista qui fait la chasse aux Juifs, aux conversos, aux musulmans et aux morisques. Petit point de vocabulaire : la Reconquista fait référence à cette “reconquête” de l’Espagne par les chrétiens. C’est une période de conflits s’étendant de 722 à 1492 et qui a opposé, au nord, les royaumes chrétiens et, au sud, le Califat de Cordoue (par la suite devenu Emirat, puis disloqué et repris par différentes dynasties musulmanes). Elle se termine par la victoire des chrétiens et se caractérise par de grands moments de violences religieuses, avec, au milieu, les Juifs pris en sandwich. La Reconquista marque pour eux la fin de l’âge d’or de la culture juive en Espagne, et entame une période de persécution particulièrement violente : s’ils ne se convertissaient pas, les Juifs étaient expulsés d’Espagne. Ces Juifs convertis de force et restés sur le territoire espagnol sont désignés comme “conversos” (littéralement “les convertis”). Peu de temps après, ce sont les musulmans qui subissent le même sort, et qui prennent alors, s’ils restent en Espagne, le nom de morisques. C’est déjà un premier point d’intérêt : avec ce contexte historique particulier, Leigh Bardugo nous plonge dans une réalité finalement assez peu connue, celle de la marginalisation et des persécutions des peuples sémites durant la Renaissance, période pourtant vue comme resplendissante et ouverte après un soi-disant Moyen-Âge sombre, violent et religieusement strict. Les conversos ont fait face à une double peine : en effet, comme le montre la situation de Luiza, ces populations ont été “assimilées” à la religion majoritaire et ont perdu au fil du temps leurs pratiques cultuelles puis culturelles, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des bribes - quelques mots d’une langue interdite, de vagues souvenirs collectifs, etc. Mais, en plus de la perte de leur identité, les convertos (comme les moriques, bien qu’il n’en soit pas question dans le Familier) ont fait face à une nouvelle marginalisation : la mémoire populaire se souvenait qu’ils n’étaient pas chrétiens à l’origine, et continuaient donc de les mettre à l’écart, avec comme motifs qu’ils étaient donc de “faux” convertis. Ils devaient donc redoubler de vigilance et faisait face à la suspicion de leurs voisins. Bref, l’antisémitisme ne date pas d’hier, et c’est ce que nous démontre par la fiction Leigh Bardugo avec ce contexte particulier et son personnage principal directement issue de cette minorité. Mais elle va également plus loin : non contente d’aborder la place des Juifs d’Espagne, elle met également en lumière l’hypocrisie et la violence de la société espagnole d’alors (mais pas que, évidemment). Alors que le mot d’ordre, à l’époque, était de redonner sa “pureté” au sang espagnol en se débarrassant des Juifs et des musulmans d’Espagne, cela n’empêchait pas d’exploiter ces mêmes personnes : ils doivent partir, mais ils sont tout de même utiles. L’autrice nous donne particulièrement à voir cela avec le personnage de la tante de Luiza, Hualit, amante d’un homme influent. C’est au travers du travail du sexe et de la sexualité que Leigh Bardugo dresse le portrait d’une ambivalence complètement paradoxale. Hualit explique ainsi à sa nièce que son amant aime l’humilier ou s’adonner à des pratiques sexuelles peu usuelles ; dans cette Espagne très puritaine, il était évidemment hors de question de forniquer (c’est-à-dire avoir des relations hors mariage)… mais on peut aussi aisément imaginer que tout acte sexuel impliquant de l’urine (si, si, vous avez bien lu) était tout autant prohibé. Hors de question donc de mettre en pratique ce genre de fantasmes avec une femme chrétienne… mais avec une amante juive cela ne semble pas poser de problème à ce noble (alors même qu’elle pourrait tomber enceinte, quid, alors de cette histoire de pureté du sang ?). Assimilation forcée et pourtant conservation d’un statut social inférieur, tout en étant exploités et utilisés pour contourner les carcans moraux… un bel exemple donc du caractère profondément hypocrite, paradoxal et de fait irrationnel des ségrégations ethniques. Mais, plus qu’une idée de pureté de sang, c’est également une volonté d’annihilation des Juifs séfarades qui est dépeinte et est dénoncé dans le Familier. Elle se caractérise par l’appropriation de leur magie par la chrétienté d’abord : Luiza doit se faire passer pour une fervente croyante, doit sans cesse lier ses pouvoirs au dieu chrétien, alors même que la formule magique qu’elle utilise est en ladino (ou judéo-espagnol, la langue des Juifs d’Espagne). Mais elle se montre également avec la fin tragique de la tante de Luiza : alors que celle-ci était en route pour quitter l’Espagne, elle se fait assassiner parce qu’elle est Juive et non pas convertie pleinement. Toute l’intrigue la concernant était terminée, le noble qui l’entretenait n’avait plus besoin d’elle, bref, son personnage en avait fini avec une quelconque tension narrative : d’un point de vue totalement pragmatique, elle n’avait plus aucune fonction dans le récit. Or, alors qu’elle était redevenu un personnage secondaire sans enjeu dramatique, elle se fait assassiner : impossible dès lors de corréler son assassinat à autre chose que ce qui faisait d’elle un personnage unique, c’est-à-dire son identité.
Le Familier multiplie cependant les exemples de paradoxes propres à une société fracturée. La montée en grâce puis la chute extrême en disgrâce de deux faiseuses de miracles sont très intéressantes en ce qu’elles permettent de mettre en lumière la faillibilité de l’Inquisition. Cette structure sociale extrêmement conservatrice, qui persécute Juifs et musulmans, se réclame d’un dieu parfait ; or, elle est incapable de reconnaître les faux convertis des croyants et se transforme en juge et bourreau de celles et ceux qui ne vont pas dans leur sens, même s’ils sont chrétiens. Elle est corrompue et corruptible, complètement partiale, ce qui s’éloigne complètement de l’image donnée par l’Eglise du dieu chrétien. Finalement, c’est une institution qui prêche le tout et son contraire ; dans son individualité, elle permet de représenter l’ensemble de la société qui joue sur plusieurs vérités et de ces élites qui choisissent celle qui les arrange le plus. Ce qui est très intéressant, en plus de tout cela, c’est qu’avec Luiza, le fantastique permet de démontrer l’anti-sémitisme alors qu’avec sa tante, c’est le réel qui est employé. Avec ces deux moyens, le clou est enfoncé définitivement tout en variant afin que chacun s’y retrouve.
Mais le Familier, ce n’est pas qu’une réflexion et une dénonciation de l’anti-sémitisme (même si ça aurait déjà été une unique thématique énorme, surtout vu comment Leigh Bardugo l’a si bien traitée !) : c’est aussi un questionnement sur la magie et le pouvoir.
Déjà, l’autrice a complètement réinterprété la figure du familier : si historiquement (et même encore maintenant) cette créature pouvant se métamorphoser en animal et en humanoïde était vue comme une sorte, au mieux, d’assistant, mais plus souvent comme un animal de compagnie, dans le Familier, Santangel est un humain, qui a certes des capacités surnaturelles de régénération, mais qui ne peut pas se transformer en animal. Il est comparé à un scorpion, sans l’être lui-même. En outre, toujours dans la tradition occidentale (et je l’ai appris moi-même en faisant des recherches), le familier est considéré comme une force négative s’il est au service d’une sorcière, alors qu’il est vu comme une entité positive s’il est au contact d’une personne “normale” ou un(e) magicien(ne) non maléfique, au service du peuple. C’est complètement l’inverse dans ce livre ! Quand Santangel est au service - c’est en fait de l’esclavagisme pur et simple - du noble chrétien (celui-là même qui est l’amant de la tante d’ailleurs !), il est redouté, fui, et fait l’objet de rumeurs terribles. Il est de fait l’exécuteur des pires besognes de la famille à laquelle il est rattaché, et il est de son propre aveu quelqu’un qu’il ne faut pas fréquenter. Au contraire, une fois que Luiza est définitivement vue comme une personne maléfique - une Juive pratiquante de magie qui plus est -, devenant aux yeux de la société une sorcière, le statut de Santangel change complètement. Non seulement Luiza lui permet de ne plus être enchaîné à cette famille qui l’exploite pour ses propres intérêts, mais en plus il ne reste pas l’homme de main, le familier au sens du servant. Il devient le familier, c’est-à-dire une personne de l’entourage très proche de quelqu’un d’autre. Il est ainsi le partenaire romantique de Luiza. Il redevient alors un être humain à part entière. L’inversion est donc totale : sous-humain, relégué au rang de chose auprès d’un noble, issu pourtant de l’entourage familier de Santangel, utilisé pour des dessins égoïstes, il est traité en humain par la sorcière, pourtant dans un premier temps étrangère, au point de devenir un membre de sa famille.
Une autre thématique abordée dans ce livre est la question de ce qui fait la magie. Le système magique, s’il n’est pas révolutionnaire, propose en revanche une réflexion intéressante en confrontant deux visions opposées et contradictoires sur la chance, élément central de la magie dans cet univers. En effet, si Santangel avait de la chance, il ne la voit jamais comme une magie en soit. C’est pourtant exactement le même mécanisme qui est à l’œuvre dans la magie de Luiza : une modification du hasard, une favorisation des possibilités les plus prometteuses. Lorsqu’il était encore mortel, Santangel avait toujours la meilleure possibilité qui s’offrait à lui ; Luiza, elle, peut, grâce à sa langue, rebattre les cartes afin d’obtenir un résultat meilleur. Cette capacité cependant ne s’applique que sur les affaires du quotidien, ce qui peut être vu comme sans importance : c’est exactement parce que Santangel ne considérait pas sa chance comme une capacité exceptionnelle qu’il n’en parle pas comme de la magie… et qu’il l’a échangée contre une immortalité qu’il considère plus magique. Il s’agit presque d’un exercice de pensée philosophique : pour certains, ce qui est acquis n’a pas de valeur inhérente, alors que pour d’autres, la capacité même de pouvoir exploiter ce qui est est extraordinaire. L’état d’esprit complètement différent des deux protagonistes est par ailleurs intrigant. Luiza est une force motrice : elle voit sa situation défavorisée et sait qu’elle pourrait avoir mieux. Ce qui lui permet de changer sa vie est interprété comme de la magie. Santangel est beaucoup plus passif, premièrement lorsqu’il était encore doté de la chance extraordinaire qu’il avait mais également par la suite : la chance n’est pas, pour lui, un outil mais un état de fait face auquel on ne peut agir - et qui, de fait, ne peut pas être magique puisqu’il ne peut pas modeler le monde. Un autre point d’intérêt, lié à une thématique que l’autrice aborde régulièrement dans ses œuvres, se trouve dans la tension entre ceux qui possèdent une capacité magique et ceux qui possèdent le pouvoir. Leigh Bardugo a l’habitude de faire des liens entre magie avec pouvoir socio-politique (on peut notamment penser à Ninth House, où elle utilise la magie pour parler de l’entre-soi et du communautarisme élitiste qui a cours dans les grandes universités américaines). Ici, ce sont les classes sociales les plus basses qui ont une ressource que s’arrache littéralement les élites : que ce soit Luiza, servante, qui est exploitée dans un premier temps par sa patronne puis par un noble et enfin par le Roi, ses compagnons de miracles, qui ont des histoires similaires ou presque, ou Santangel, ancien riche désargenté et réduit en esclavage, ils tous sont convoités pour leurs capacités uniques mais exploitables. Il n’y a pas d’échange équilibré dans cette histoire, que de l’exploitation injuste - ce qui n’est pas sans rappeler celle de la société capitaliste -, contre laquelle se rebelle Luiza lorsqu’elle l’intellectualise pour ce qu’elle est. S’inscrit ainsi une logique de luttes des classes à l’intérieur de cette dénonciation de l’antisémitisme et des discriminations systémiques.
Ce récit est donc un exercice d’intersectionnalité en plus d’être un excellent roman : en mettant en avant les discriminations auxquelles font face les Juifs d’Espagne, mais également l’exploitation des plus démunis par les élites, Leigh Bardugo nous présente une critique de la société capitaliste et suprémaciste actuelle à travers une œuvre pourtant historique et fantastique… tout en proposant une réflexion sur la magie et son interprétation, parce que voilà, cette femme est juste trop classe.