Sabbah de Babel
Littérature générale14 mai 20255 min de lecture

Viendra le temps du feu - Wendy Delorme

Résumé éditeur : « Elles étaient toutes brisées et pourtant incassables. Elles existaient ensemble comme un tout solidaire, un orchestre puissant, les organes noués en ordre aléatoire, un grand corps frémissant. Et j'étais l'une d'entre elles. » Une…

Viendra le temps du feu - Wendy Delorme
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Résumé éditeur :

« Elles étaient toutes brisées et pourtant incassables. Elles existaient ensemble comme un tout solidaire, un orchestre puissant, les organes noués en ordre aléatoire, un grand corps frémissant. Et j'étais l'une d'entre elles. »
Une société totalitaire aux frontières closes, bordée par un fleuve. Sur l'autre rive subsistent les vestiges d'une communauté de résistantes inspirée des Guérillères de Monique Wittig.
Dans la capitale du territoire fermé, divers personnages se racontent, leurs aspirations, leurs souvenirs, comment survivre, se cacher et se faufiler dans un monde où les livres sont interdits.

Certains livres vous arrivent dans les mains, sans préambule, et pourtant avec une certaine forme d’irrémédiabilité. Ce sont ces ouvrages qui, pour une raison ou une autre, ont marqué une lectrice ou un lecteur que vous comptez parmi vos proches, mais aussi, et c’est là le plus important, ce sont des œuvres qui se sont implantées chez ces personnes dont vous suivez les conseils lectures.

Viendra le temps du feu est de ces livres-là. Quand on me l’a mis dans les mains, non seulement devais-je originellement seulement le prêter à quelqu’un, mais surtout, je ne savais rien de ce qu’il contenait. Seulement la promesse silencieuse que c’était “du Wendy Delorme” ,dit avec un petit rire chargé d’émotions, plein d’admiration. La quatrième disait tout de l’histoire, et pourtant, à qui ne l’avait pas lue, pratiquement rien de la puissance de ce texte.

Depuis que j’ai découvert la dystopie et l’anticipation avec Georges Orwell, j’ai une sorte de fascination pour ces genres, si universels dans leurs portées et pourtant si ancrés dans leur époque de rédaction. Je me suis toujours demandé quels rapports les auteurs et autrices entretenaient avec leurs propres textes ; est-ce que leurs titres sont des mises en garde, une sorte de miroir déformant et pourtant tout à fait juste d’un chemin emprunté pour le pire ? est-ce qu’il s’agit plutôt d’un cri du cœur, d’un acte désespéré pour trouver quelqu’un, n’importe qui, mais au moins une personne, qui partage la crainte terrible qui porte l’œuvre ? est-ce une sorte de prémonition, de chant funèbre, d’oracle macabre, qui dépasse le corps qui l’écrit, une sorte de prophétie qui sera balayée sur le côté, faisant des auteurs et autrices des Cassandre conscientes de leur propre malédiction ?

J’ai toujours vu ces créateurs et créatrices de dystopies comme des sortes de Pythies, possédées par la puissance de l’imaginaire, nourries par une époque, battues par les vents âpres d’une réalité qui s’échappe - de nous, d’elle-même, de l’humain, pour dire notre monde à travers un possible, un terrible futur, un lendemain si dépourvu de vie qu’il nous glace les sangs.

La quatrième de couverture promet un mélange entre Orwell et Atwood, et, de ce point de vue, ce livre en est effectivement une synthèse parfaite. Mais il est aussi lui-même, il porte une modernité et une originalité frappante.

Là où chez Orwell les personnages sont lisses, ont cette capacité de pouvoir faire référence à n'importe qui - et à dessein, c'est ce qui en fait sa force, dans Viendra le temps du feu, c'est tout l'inverse. Tout est incarné. Ce sont des circonstances précises qui ont amené les personnages, chacun individuellement, là où ils en sont ; aucun autre n’aurait pu être à leur place. C'est assez fascinant de constater qu’un texte aussi palpable soit de la dystopie et de l’anticipation. Ce qui est au centre, ce sont avant tout les personnages, qui deviennent des pièces maîtresses : on ne s’imagine pas à leur place, on ne s’identifie pas dans le sens le plus strict du terme. C’est leur qualité d’humains, même fictifs, qui porte le récit et qui finalement donne le même sentiment que les 1984 et autre Ferme des Animaux alors même que les personnages sont aux antipodes. Viendra le temps du feu engage notre solidarité, notre humanité, pour créer cette dystopie, et non pas seulement un sentiment d’auto-préservation face à un monde qui nous tuera notre individualité.

Wendy Delorme parle de cette machine infernale, totalitaire, de cette ville si repliée sur elle-même qu’elle se dévore, qu’elle broie ceux qu’elle voulait protéger. Mais, et c’est ce point là qui est absolument magistral dans Viendra le temps du feu, l’autrice ne se concentre pas tellement sur cette déchiqueteuse. Oui, on apprend comment elle fonctionne, on en voit les rouages et les ressorts, on en mesure toutes les infinies conséquences, toute l’horreur. Mais finalement, ce n’est pas cette roue infernale qui est au coeur de l’attention. C’est sa marche, son mouvement, son point de départ.

Quoi que vous imaginez comme élément déclencheur… c’est à la fois tellement pire et tellement plus terre à terre. Aristote aurait applaudit devant Viendra le temps du feu. Du vraisemblable, voilà le pouvoir de la tragédie, douloureuse, déchirante, pathétique - au sens premier du terme, celui de souffrance. Ce catalyseur, ce possible, est tellement ancré dans le réel qu’il ressemble presque plus à une prophétie qu’à de l’anticipation, la frontière entre le vrai et le vraisemblable uniquement maintenue par notre connaissance du réel.
Le chapitre entier qui est consacré à cette thématique est un chef d’oeuvre absolu. Tout, de la plume à la narration, en passant par le tissage de l’intrigue, de l’univers et de ses ressorts, participent à l’horreur, celle-là même qu’Aristote demande pour une tragédie. L’horreur et la pitié, voilà ce que doivent inspirer un personnage tragique, réellement tragique, selon le vieil auteur grec. Wendy Delorme a réussi le tour de force de faire naître l’horreur et la pitié, avec un évènement, un rouage narratif qui a priori est le plus éloigné d’un personnage puisque non incarné. Elle nous fait expérimenter ce catalyseur, comme si nous y étions, dans toute sa puissance dévastatrice.

Viendra le temps du feu, clame le titre, comme une prophétie à l’aune de ce chapitre fulgurant.

Et pourtant. Le récit ne s’arrête pas, pas à cette découverte terrible, à cette funeste prophétie de notre lendemain. Si vraisemblable, si proche de nous qu’elle pourrait être le catalyseur de notre monde. Mais non. “Viendra le temps du feu”, la locution elle-même, peut autant représenter le feu de la destruction que celui du renouveau. Un feu purgatoire, puisé du fond des êtres, nourris par tout ce qu’il y a de plus humain. La compassion, l’amour, la solidarité, la communauté, le nous. Voilà la seconde force, absolument magistrale, de ce récit : la volonté d’un meilleur et la croyance inconditionnelle que ce meilleur est possible, atteignable.

Cette œuvre terrible, qui met en exergue l'inhumain, est en fait une ode à la communauté, au vivre ensemble, à l'humanité.